16 Septembre 2006
Noir.
Il fait noir.
Je ne sais pas si je rêve ou si je suis éveillé. Etrange sensation. Emmitouflé dans une brume cotonneuse, cela ressemble à ces matins neigeux où le réveil sonne mais aucun de nos membres ne semble pouvoir répondre. Je ne peux pas bouger. Je ne suis pas fatigué.
Quel jour sommes-nous déjà ?
Je ne sais pas.
Quelle heure est-il ? Qu’est-ce que j’ai fait hier soir ? Quel est le programme aujourd’hui ?
Passé le moment agréable de somnambulisme matinal, mes sens s’aiguisent, je m’inquiète, je panique. Ouvrir les yeux !
Un bruit.
Une porte s’ouvre, des bruits de pas… c’est sûr je dois rêver.
Une voix déchire le silence d’autant plus brutalement qu’elle m’est totalement inconnue. Enfin, peut-être pas, je ne sais plus.
“Bonjour Madame”
“Bonjour Docteur”
La deuxième voix est très familière. Elle murmure souvent à mon oreille encore endormie que le café est servi, que je suis en retard ou que les croissants sont encore chauds. La sensation rassurante qu’elle me procure me ferait presque oublier les mots qui viennent de s’échanger. Un médecin que je ne connais pas entre dans ma chambre en saluant mon épouse. Elle lui répond timidement avec ce qui semble être les derniers centimètres cubes d’air lui restant au fond des poumons. Mes rêves matinaux sont souvent des plus bizarres, alors pourquoi s’inquiéter outre mesure. Voyons jusqu’où mon cerveau est capable d’emmener cette amorce de songe tortueux.
“Vous avez dormi ?”
Un chuchotement étouffé semble répondre à la question. Les bruits de pas reprennent, suivis d’un bruit de feuilles que l’on tourne.
On frappe à la porte. D’une voix plus forte, l’homme donne son accord et la porte s’ouvre.
Une voix féminine lance : “Voila Professeur, c’est ici”
“Merci Gaëlle. Bonjour Sergeï, bonjour Madame”. La voix est plus grave et plus posée que celle du premier homme, plus âgée aussi. Il marche vers le médecin qui semble se situer devant moi à environ 3 mètres.
La porte se referme. Kayleen lui rend son bonjour comme encore plongée dans le sommeil. Les bruits de pas s’arrêtent au bout de mon lit. ça en fait du monde dans ma chambre.
“Edmond, je te présente Kayleen Palandier, la femme du patient dont je t’ai parlé”
Les échanges se poursuivent, les mots s’entrechoquent dans ma tête. J’essaie de réfléchir en même temps. Soudain tout s’arrête. Les deux dernières phrases figent le temps et tournent en boucle dans ma tête :
“Combien de temps ?”
“Presque six ans”
“Combien de temps ?”
“Presque six ans”
“Combien de temps ?”
“Presque six ans”
“Presque six ans”
… six ans”
… six ans”
… dix ans”
… mille ans”
Bon j’ai déjà fait des rêves débiles mais là c’est plus rigolo, il faut que je me réveille. Il doit sûrement être l’heure de toute façon. Et puis même si j’ai une demi-heure d’avance sur la sonnerie, ce n’est pas grave. Je vais en profiter pour déjeuner plus tôt. Il me restera un peu de temps avant de partir pour revoir ce dossier que je dois présenter aujourd’hui.
C’est toujours comme ça la fin des cauchemars ou des rêves de l’aube, on mélange rêve et réalité. Création d’un irréel avec suffisamment de réel pour nous maintenir impliqué le plus longtemps possible dans ce scénario farfelu.
Aller, debout maintenant.
Je suis réveillé.
Ouvrir les yeux. Regarder l’heure.
Putain c’est quoi ce délire ? Je n’arrive pas à ouvrir les yeux.
*
Je ne vais pas vous endormir avec de longues explications, je suis dans le coma depuis “presque six ans” comme dirait l’autre. Comme vous êtes malins, vous aviez compris. Mais c’est facile vu de l’extérieur en étant réveillé. Moi je me croyais dans un de ces mauvais rêves, en train de penser à ce que je devais faire aujourd’hui. Enfin, il y a six ans. J’ai tout entendu depuis ce matin, mais je ne peux pas bouger, ni ouvrir les yeux. En ce qui concerne la respiration, je ne sens rien. Quand on se concentre sur sa respiration, naturellement on la modifie, on s’amuse à la retenir quelques secondes, on souffle pour expirer tout l’air et puis on abandonne notre concentration et on reprend un rythme normal. Là, rien.
On doit être le soir. C’est calme. Kayleen est toujours à côté de moi mais elle a dû s’endormir. Je l’ai reconnue à sa voix ce matin, mais si j’avais un doute, là ce n’est plus possible. Toujours ce même petit son pendant son sommeil. Entre le ronflement et le grognement. Elle dit que ce n’est pas vrai. J’aime bien l’embêter avec ça. Enfin, j’aimais bien…
J’ai perdu la notion du temps. Pour moi on est aujourd’hui. Mais mon aujourd’hui à moi. Comment est-il possible de caser six années en une simple nuit ? Ça ne rentre pas. Qu’est devenue ma fille ? Elle venait d’entrer au Cm1. Et ma femme, et mon travail, et le Monde, qu’est-il arrivé ? Même après plusieurs heures de conscience, tout se bouscule dans ma tête. Les questions les plus saugrenues me pourfendent le cerveau. Mes parents sont-ils encore en vie ? Notre chien doit être mort. On habite toujours au même endroit ? On ? J’ai vécu où moi pendant tout ce temps ? Pourquoi je suis toujours en vie d’ailleurs ? Et pourquoi ce coma ? Je ne me rappelle pas de l’accident ? On ne tombe pas dans le coma comme ça !
J’ouvre les yeux. Ça ne brûle pas plus que tous les matins. Il me faut un peu de temps pour réussir à discerner les formes et les couleurs. Je comprends mieux pour la respiration, j’ai des tuyaux partout. Je ne peux pas bouger la tête mais je réussis à bouger mes yeux.
Ce serait une chambre d’hôpital assez banale si la Nasa n’y avait pas stocké un tiers de son matériel. Rien que du matériel silencieux en plus. Y’a du avoir des progrès pendant ces années. Normalement une chambre de légume ça fait du bruit. Ça bipe pour dire que le cœur bat toujours – visiter un malade déjà mort depuis un mois, ça fait mauvais genre – ça pshhhte pour pouvoir recycler l’air à l’intérieur de la momie. Tiens, qui est-ce qui me lave ?
Et puis je la vois enfin. Elle est là, à côté de moi. Elle dort profondément allongée dans un fauteuil confortable. On sent qu’elle a l’habitude de rester là. Elle a transformé deux mètres carrés de chambre d’hôpital en territoire équipé, paré à toute sorte de siège. Un petit meuble est garni de gâteaux, de boissons, et de quelques médicaments aussi.
C’est elle en plus vieille. Six ans ne changent pas une personne au point qu’on ne la reconnaisse plus, mais suffisamment par contre pour que l’on s’en aperçoive si l’on ne l’a pas vu depuis. Les mêmes traits. Les mêmes mimiques à chaque changement de position durant le sommeil. Je la regarde de longues minutes, perdu dans mes pensées. La frustration de ne pas pouvoir la prendre dans mes bras ou lui parler est balayée par le plaisir de la voir là, simplement, comme tous les jours. Car selon ma perception, je ne l’ai pas vue depuis quelques heures seulement. Je reste une bonne partie de la nuit à la regarder. Je dois être ridicule avec mes yeux contorsionnés.
J’ai fini par m’endormir. Au petit matin, elle m’a réveillé en m’embrassant et en me murmurant qu’elle m’aimait. J’allais ouvrir les yeux – prêt à inventer un langage des yeux pour pouvoir lui répondre – quand les médecins sont entrés. Je n’ai pas envie de les voir. Je n’ai pas non plus envie de leur faire voir mon réveil. Après c’est cirque Barnum assuré pendant des semaines. “Venez voir l’homme dormeur. Après six ans, il ressuscite mesdames et messieurs”. Ils feront même une émission de télé avec moi, avec un grand jeu à la fin. “100.000 FF pour celui qui déchiffre le message codé oculaire d’Hibernatus !!”. 100.000 FF ça vaut encore quelque chose ? La télé a-t-elle toujours dix fois plus de chaînes que le QI moyen de ceux qui la regardent ? La suite de la Guerre des Etoiles est-elle sortie ? Tous les appareils ménagers sont peut-être sans fil maintenant ?
Encore et encore des questions. Encore et encore ces médecins qui parlent.
*
Parce qu’il n’y a rien de plus chiant qu’un professionnel de la médecine qui tente d’expliquer simplement un truc compliqué qu’on pourrait comprendre avec un petit dessin, je vais vous faire un rapport synthétique. On devrait apprendre à dessiner aux médecins. Comme ils ne savent pas parler ni écrire, le dessin leur permettrait de s’ouvrir au monde réel et de pouvoir communiquer avec leurs patients. Petite fleur, tu vas vivre, petite croix, tu vas mourir. Après tout, savoir pourquoi et comment n’a que très peu d’utilité. C’est du détail technique pour se rassurer. Personne ne nous a expliqué pourquoi l’Homme existe, et personne n’a porté plainte alors contentons nous des faits. Juste des faits.
En ce qui me concerne, les faits sont les suivants :
- - capacités motrices : 0/20
- - capacités mentales : inconnues (merci les mecs, mais je vais bien)
- - chances de reprendre conscience : inconnues (bon ben dis nous des choses que tu sais alors)
- - chances de pouvoir récupérer ses capacités motrices en cas de réveil : 0/20
- - appréciation globale : insuffisant, peut mieux faire !
- - option envisagée : débranchement
Ils veulent arrêter ma souffrance. Je pense plutôt qu’ils ont testé toutes les solutions qu’ils avaient en magasin et qu’aucune n’ayant fonctionné, tout du moins totalement puisque j’ai repris conscience, ils n’ont plus besoin du cobaye. Il faut se débarrasser de ce corps encombrant. Arrêter ma souffrance. J’ai même pas mal et je ne me suis rendu compte de rien. Mais pour Kayleen, c’est une autre histoire. Toutes ces années à veiller sur moi. Elle n’a tout de même pas passé six ans sur ce fauteuil, aussi confortable soit-il. Heureusement d’ailleurs, sinon elle serait au service psychiatrique. Ça ferait un beau couple non ?
Non, si elle est là de manière assidue ces derniers jours, c’est parce qu’elle doit prendre la décision probablement la plus difficile de toute sa vie. De la mienne en tout cas. Doit-elle laisser mourir son mari à qui elle a tout sacrifié depuis l’accident – oui, c’est un accident finalement, je me suis fait renversé connement, enfin comme tous les accidents – ou attendre encore un peu qu’il se réveille. Et puis quoi ? Reprendre la vie là où elle en était ? Ce serait le bonheur quelque part. On aurait plein de choses à se raconter, enfin surtout elle, moi je pourrais lui rappeler des petites choses d’il y a six ans qu’elle a du oublier. Par exemple le resto de ma semaine dernière où elle a bu plus que d’habitude. Ça ne doit pas être facile de mimer une cuite avec les yeux.
*
J’ouvre les yeux et eurent beaucoup d’enfants. Ça vous plairait avouez ! Après tout je me suis réveillé à cause de ça non ? On allait me débrancher. L’esprit étant plus fort que le corps, je me réveille, cligne des yeux et démarre ma nouvelle vie. Malheureusement, je crois que c’est un peu plus compliqué que cela.
J’ignore pourquoi je me suis réveillé, mais je suis seul à devoir interpréter cet évènement. Est-ce une chance ? Un don du ciel ? Un miracle de la médecine moderne ?
J’imagine le regard de Kayleen lorsque j’ouvrirai les yeux. Elle sera heureuse d’avoir attendu si longtemps, de ne pas avoir flanché. Elle me réapprendra à parler, s’occupera de ma rééducation en me racontant tout ce qu’elle a vécu depuis. A-t-elle un amant ? “Excuse moi chéri mais on ne peut rien envisager de sérieux pour le moment, je dois continuer de veiller la dépouille vivante de mon mari mort, et puis ma fille n’est pas prête … tu comprends …”. S’il existe, il a dû partir en courant depuis.
Le débranchement est prévu demain, il faut que je me prépare pour mon entrée triomphale. J’ai encore une nuit pour trouver au moins quelques réponses au millier de questions qui me taraudent.
*
Ma fille est arrivée. Elle embrasse sa mère au moment où j’ouvre les yeux. Cet instant dure une éternité. Je les vois ensemble, unies dans une souffrance qu’il m’est impossible de supporter. Ma fille a quinze ans et ses traits sont presque les mêmes que la dernière fois que je l’ai regardée, mais il m’aurait été difficile de la reconnaître en la croisant au coin d’une rue. Sûrement parce qu’il est peu naturel d’identifier sa fille de neuf ans sous les traits d’une ado. A cet instant, beaucoup de questions trouvent des réponses.
Je referme les yeux. Mes princesses échangent quelques mots avant d’éclater en sanglots. C’est le grand jour. On passe sa vie à côté de choses dont on ne mesure la valeur que quand elles nous sont enlevées. Mais peut-on passer sa vie en prenant conscience que l’on profite de cet instant précis qui sera peut-être le dernier ? Ce serait encore plus vicieux et encore plus frustrant. Il faut dérouler sa vie naturellement en la regardant avec suffisamment de recul pour en observer ce qu’il s’en dégage dans sa globalité. Le souci du détail gâche souvent la beauté de l’œuvre.
Les médecins entrent dans la chambre. Très peu de mots échangés. Tout est déjà décidé, inutile d’ajouter quoique ce soit. Ma femme s’assoit à ma droite, ma fille à ma gauche. Mes sensations sont lointaines mais je sens leurs mains autour des miennes. Une main me caresse le visage. Derniers baisers avant le départ. Elles restent un long moment ainsi, sanglotant, certainement coupables de chérir un instant aussi triste. Mais que leur reste-t-il d’autre de moi, bloquées depuis trop longtemps entre la souffrance, l’espoir et la culpabilité ?
Rien tant que je serai en vie. Même avec les yeux ouverts, je resterai un boulet dont il faut s’occuper. La joie instantanée et égoïste d’un réveil miraculeux ou les premiers mois intenses d’une redécouverte n’y changeront rien. La souffrance qui les attend est plus vivace mais vulnérable aux plaisirs que la vie ne manquera pas de leur offrir. Je redeviendrai alors ce que je n’aurais jamais du cesser d’être pour elles, un père et un mari. Je ne le serai plus que dans leurs souvenirs, les photos ou les vidéos mais je retrouverai mon identité. On ne fait pas le deuil de quelqu’un qui vit encore.
J’étais déjà mort mais je n’en avais pas conscience. Le mal est réparé. L’erreur médicale est réparée !
Le médecin accomplit sa délicate mission. Lorsque la vie m’abandonne je suis concentré sur ces mains dans les miennes. Je réunis mes dernières forces. Toute cette énergie n’aboutit qu’à un fragile soubresaut du bout de mes doigts. Un réflexe diront les médecins. Mais elles sauront.
Désormais, un ange veille sur elles…
